Je suis en train de finir de dessiner et la femme s'approche du banc, d'une voix douce: "Je peux vous poser une question?". Je hoche la tête, je fixe sous son oeil droit la tache de fond de teint ou d'anti-cernes. Elle s'asseoit en soufflant, prend son temps; on dirait une femme forte qui est partie faire son jogging, mais est fatiguée avant d'avoir couru.
Sa voix douce reprend: "Aujourd'hui je n'ai pas petit-déjeuné, hier je n'ai rien mangé... Alors est-ce-que vous auriez quelque chose pour moi?". Elle n'a pas l'air habituel des clochards, elle inspire confiance, mais sa voix trop douce et légèrement plaintive me gêne un peu.
Je n'ai pas envie de sortir mon porte-feuille, mais je me rappelle un paquet de biscuits que je finis par retrouver dans mon sac. Elle le regarde d'un air déçu ou interrogateur. J'essaie d'expliquer: "C'est des biscuits au chocolat... avec une crème..." "Mais tu n'aurais pas un euro, pour une limonade?". Je ne sais pas dire non mais je souffle d'exaspération un peu malgré moi. Je fouille pour mon porte-feuille et rassemble des pièces de vingt centimes. Elle me remercie, rassemble le paquet de biscuits avec une barre de céréales dans son autre poche. Je me demande si elle a réellement faim?
Elle commence à s'installer confortablement sur le banc, sort une feuille de papier blanc, et commence, d'une calligraphie ronde et expansive: "Lieber Jim...". Je ne veux pas en voir plus; je n'ai pas envie de savoir pourquoi et comment elle s'est trouvée dans cette situation, si elle l'est vraiment; je voyage seule et ça me renvoie à mes peurs, et puis je n'ai pas envie de faire la conversation. Je fixe mon dessin avec un spray de laque alors qu'elle continue à écrire.
- Pour qui est-ce-que tu dessines Yenidze?
- Pardon?
- Ah c'est fou, dans cette ville les gens n'entendent rien!
Je n'ose pas répliquer qu'elle parle trop bas et doucement.
- Pour qui est-ce-que tu dessines Yenidze?
- Pour moi.
S'ensuit quelque chose comme "Tu dessines souvent?", je secoue la tête, je range mes affaires, et "Tschüss, bonne journée!". Elle hoche doucement la tête, revient à sa feuille de papier.

Mince, où sont mes lunettes de soleil?

Après tergiversations, je décide de refaire les 500 mètres jusqu'au banc. Elle les aurait volées? Hum, vu le plastique, elle les aurait vite fait jetées à la poubelle... Et puis mon porte-feuille est toujours là. Alors je les ai oubliées? J'aurais pourtant repéré le rouge de la monture quand j'ai jeté un coup d'oeil avant de partir.
Le banc en vue, elle n'est déjà plus là. Mais pas de rouge, que ce soit de loin ou de près. Je les ai oubliées et elle les a prises? Bizarre... Bon, pourquoi pas.

La poubelle?
Presque rien, mais mes lunettes sont bien là! Et une feuille, pliée en quatre, d'un blanc éclatant:
Cher Jim.
Mon coeur t'appartient maintenant et ça restera comme ça.
Ton Esther.